Triste mine à Madagascar - Emmanuel Blivet
        
Triste mine à Madagascar
Depuis plus de vingt ans, Rio Tinto, géant minier anglo-australien, déjà présent dans les principales zones du globe, prospecte dans la région de Fort Dauphin au sud est de Madagascar à la recherche de l’ilménite. Ce sable noir riche en oxyde de titane est utilisé comme pigment pour la peinture, dans l’acier, les carrosseries automobiles, les coques de fusil, les hauts fourneaux ou encore les cosmétiques. Le gisement aurait un potentiel d'exploitation d'environ soixante ans dans cette zone enclavée où le chômage restait parmi les plus élevés du pays.
Le projet, soutenu par la banque mondiale et le gouvernement Ravalomanana a vu le jour en 2005, date du début des travaux, ce malgré « des risques d’effets important sur la biodiversité et la population de la région » selon les Amis de la Terre. La multinationale, par le biais de sa filiale Qit Madagascar Minerals S.A (QMM) gagnait ainsi l’enthousiasme général, et notamment celui des grandes ONG telles Birdlife, en promettant au projet de « devenir la vitrine de ses nouveaux engagements et le tremplin pour de nombreux autres projets sur le territoire malgache ». Bruno Sarrasin (*) écrit alors dans la revue Vertigo que « Le modèle de développement évoqué par les différents acteurs du projet reposait donc sur une équation voulant que la croissance contribue à faire reculer la pauvreté, tout en protégeant une forêt condamnée à disparaître. ». En partenariat avec l'Etat malgache, la filiale QMM réussit à obtenir une convention d'établissement sur 25 ans et la construction du port minéralier à Ehoala pour lequel l'Etat malgache s'est endetté de 35 millions de dollars auprès de la Banque mondiale.

L’emploi local en déliquescence.

Durant la première phase, l’emploi est au rendez-vous. Les sous-traitants, telle l’entreprise française de travaux Colas réalisent, (grâce à l’exploitation d’une immense carrière rocheuse à ciel ouvert), le port d'Ehoala, le plus profond de l’océan indien. Pour exporter le minerai, une route reliant le port au site minier de Mandena est construite, ainsi que des écoles ou dispensaires. Embauchés majoritairement comme manoeuvres ou chauffeurs, sans que leur soit ensuite proposé des formations (les cadres et ouvriers spécialisés sont recrutés au Canada, à la capitale et en afrique du sud), les salariés percoivent des revenus au dela de la moyenne nationale. Ces nouveaux riches vont changer l'équilibre économique local, entrainant l'émergence de nouveaux services (restauration, hotelerie, téléphonie) mais égalemnt une augmentation générale des prix et une perte de pouvoir d'achat pour les plus pauvres. QMM est aujourd’hui entré en phase d’exploitation depuis six mois. Mais depuis cette date, les licenciements émanants des sous-traitants atteignent un niveau record. (1: Julien)
Maurice Soja, chef de quartier à Ilanfintsinana, village de déplacés, estime que les montants versés pour les expropriations (pêcheurs de l'ancien site d'Ehoala et agriculteurs de l'ancien village d' Ilanfintsinana aujourd'hui remplacé par la carrière), pour ceux qui les ont touchées, sont loin de compenser leur manque à gagner. « QMM a annoncé en 2006 aux familles agricultrices expropriées qu’ils verseraient un second dédomagement fin 2008 équivalent au premier, nous sommes en juin 2009 et les familles attendent toujours. QMM parle elle de 1200 paysans formés à la culture maraîchèreJe ne mets pas toute ma suspicion sur QMM, les autorités locales ont elles aussi une part de responsabilité, due au manque de transparence de leur budget et d’arrangements divers, QMM ne versant pas directement d’argent aux habitants ».

Des inquiétudes sur le milieu naturel, aux conséquences économiques.

Au moment ou QMM est cité en exemple par le congrès mondial de la nature organisé par l'IUCN,( Les alentours de la mine de Mandena voient aussi l’environnement végétal se modifier. (L'une des dernières forêts primaires du pays voyait se développer, Grâce à un climat encore humide, de nombreuses espèces de cette forêt primaire, dont le mahampy, un roseau sauvage utilisé depuis des décennies par le femmes des villages environnants pour réaliser des nattes, des chapeaux ou des paniers, se développaient. Le bénéfice de ces ventes venait ainsi compléter le revenu entre les récoltes, lorsqu’il ne constituait pas l’unique source de richesse. Au moment du défrichement de Mandena, QMM a récupéré une partie des grains qu’il a replanté dans des minuscules parcelles insuffisantes pour pérenniser l’activité des femmes qui doivent aujourd'hui louer un camion pour aller loin récolter le roseau. Du temps et de l'argent en moins pour ces femmes qui doivent pourtant faire face. (2: Association des femmes). « Les chefs de village ne s'occupent pas de la population et les ONG sont peu présentes ici, par rapport à la région d'Ambondrombe ( nddr : zone plus à l'ouest régulièrement sujette à la disette). Au delà de notre activité initiale de lutte contre la lèpre, nous avons construit une école avec l'aide de dons extérieurs et des gens du village. Ici, nous offrons les frais de scolarité et les repas du midi à un nombre croissant d'enfants du village, les parents ne pouvant plus du tout faire face » s'inquiète une religieuse.




Une prostitution et un taux de syphilis alarmant.

« L'explosion du pouvoir d'achat en 2006 et l’arrivée en masse de travailleurs immigrés, qu’ils soient d'Antananarive, la capitale, d’Afrique du Sud ou du Canada, a eu un effet indéniable sur l’augmentation des maladies sexuellement transmissibles dans la ville » affirme un médecin, membre de Top Réseau, ONG spécialisée dans la santé des jeunes Fort-Dauphinois. « Le chiffre d'infection de syphillis de 40% chez les jeunes Fort-Dauphinois annoncé par le ministère de la santé sont largement sous-estimés » s'inquiète une étudiante canadienne travaillant sur le sujet. Souvent issues d'une famille pauvre, parfois isolées avec leur enfants, ces jeunes femmes voire ces filles se tournent alors vers la prostitution pour complèter leurs maigres revenus. Certaines sont parfois poussées par leurs parents ou leur mari. L'utilisation du préservatif restant aléatoire, « elles reviennent ensuite à la maison et contaminent leur mari du fait d 'avoir négligé la capote pour 5000 ou 10000 ariarys de plus (de 2 à 4 euros). Si elles contractent la maladie, peu en parlent, c'est tabou et honteux» explique une prostituée.

L'avenir d'un secteur dépendant du gouvernement en place?

Selon un employé de QMM resté anonyme, la somme d'argent dégagée par la première exportation d'ilménite de mai dernier (35 000 tonnes) couvrirait l'ensemble des investissements effectués depuis vingt ans. Sans parler des quelques soixante-dix grammes d'or extraits par tonne d'ilménite produite (environ 2,5 tonnes depuis le début de l'exploitation), qui disparaitraient dans la nature toutes les semaines à bord d'un petit avion de tourisme, sans que personne ne soit autorisé à les contrôler. « Toute la population est au courant de cette activité » précise l'employé, avant de conclure: « Mon rêve serai que la fonderie, au lieu d'être au Canada, soit construite ici, pour que la population tire plus de bénéfice de ses propres richesses ». Récemment, Andry Rajoelina et sa Haute Autorité de Transition viennent d'engager le cabinet privé français Drake and Bart pour évaluer les contrats passés entre l'Etat Malgache et les grands investisseurs miniers, l'objectif étant d'évaluer l'équilibre des profits pour les deux parties. « Nous déciderons à l'issue de cet audit s'il sera nécessaire de réviser les contrats de ces grands projets » a déclaré le chef de la HAT.
Depuis le 10 juillet dernier, le port d'Ehoala est officiellement ouvert au public. Les asiatiques ainsi que les saoudiens semblent intéressés par la nouvelle proximité et l'accessibilité de cette partie australe. « Un pays aussi riche que le notre ne peut se permettre d'être pauvre. C'est pour cela que tant d'investisseurs veulent venir chez nous » a lancé la ministre de la population. De son coté, QMM préfère parler de la possible exportation de sisal via le nouveau port ou d'accueil d'hypothétique navires de croisière que d'emploi local. «A quoi ça sert de créer des emplois pour mettre tous ces gens au chômage ensuite? peste un habitant. « QMM devrait activer les chantiers sur lesquels il prospecte, St Luce au nord et Petriky au sud, ça relancerait l'économie locale». Lancer les chantiers environnants, une solution pour sauver Fort Dauphin de l'impasse dans laquelle elle se trouve?. Une chose est sûre: Madagascar ne peut aujourd'hui s'en sortir seule. Et en ces temps de crise politique qui s'éternise, «  Au-delà de l'accord cadre qui vient d'être signé à Maputo qui devrait s'avérer positif pour l'économie, l'établissement d'un nouveau gouvernement doit d'abord redonner confiance aux opérateurs » affirme Hugues Rajaonson, membre du club des économistes de Madagascar dans le quotidien l'Express. En attendant, la crise politique demeure et les relations avec les principaux bailleurs de fonds restent en stand by. Fort Dauphin et ses habitants attendront encore de voir le projet de désenclavement par la route se concrétiser, les maintenant toujours aussi loin du reste du pays, et les rapprochant du reste du monde...

Emmanuel Blivet. 2009.
Vue aérienne de la mine.
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