Sur-Vivantes - Emmanuel Blivet
     
Sur-Vivantes
Les violences conjugales à la Réunion.
La violence conjugale est la forme de violence la plus exercée à la Réunion. L'Observatoire Régional de la Santé fait état de 1500 cas de violences faites aux femmes dans notre département en 2010, soit quatre cas par jour, et les appels traités par le 115 ont augmenté de 32% entre 2010 et 2011. Au sein du ménage, 3,9 % des personnes sont exposées à la violence d'un proche (contre la moitié en France métropolitaine). De plus, les séquelles sont souvent graves : 42 % des victimes ont subi des blessures physiques et 43 % ont des dommages psychologiques importants. Les violences sont récurrentes et l'auteur des violences passées est parfois le même que celui des violences actuelles, souvent un conjoint, ou un autre membre du ménage dans neuf cas sur dix. Par ailleurs, à la Réunion, il y a moins de personnes vivant seules, ce qui accroît le risque à l'intérieur d'un ménage.

L'importance des violences commises dans une société montre que celles-ci sont un peu le miroir de ses peurs, de ses déviances et parfois de ses rites, mais elles témoignent également d'un destin collectif, celui de la société réunionnaise, marquée par la colonisation, la pauvreté, la violence et le rôle central de la femme. Malgré les douleurs que ces femmes, et leurs enfants ont vécu, il m'a paru important de documenter sur ses origines et ses conséquences, mais également sur la volonté des victimes de s'en sortir par la reprise de confiance en elles et le développement de leur autonomie, ce avec le soutien des professionnels et bénévoles des différentes structures locales d'écoute et d'accueil.

1/ Contexte.
Toutes jeunes, les femmes réunionnaises ont appris à intérioriser des valeurs liées à la féminité: prendre soin des autres, se dévouer, être compréhensives, compatissantes et non-agressives pour devenir les gardiennes de la cohésion familiale. L'homme laisse madame aux responsabilités assumées du reste par elle avec adresse et générosité. La femme gère le budget, élève les enfants, fait la lessive et la cuisine, court les administrations...
A cet aspect matriarcal de la famille d'ici s'ajoute une culture familiale souvent machiste; c'est aux mâles « conscients » de faire évoluer les autres mecs. Il n'existe pour eux peu ou pas d'éducation relationnelle, d'intégration émotionnelle. L'homme doit être fort et protecteur. Les garçons sont davantage orientés vers des comportements d'affirmation de soi, d'indépendance et d'agressivité, signes de virilité. Un certain code romantique participe aussi à ce que la violence perdure: l'amour est plus fort que tout; aimer, c'est être capable de donner sans rien demander en retour, donc de vivre éventuellement une relation inégalitaire.

Par ailleurs, nous assistons à la fin des valeurs collectives qui guident les comportements personnels. Ce qui compte aujourd'hui, c'est la satisfaction des besoins personnels, de sensation, de divertissement et de consommation. Le niveau de vie s'est ici comme ailleurs en France considérablement élevé, mais le réunionnais moyen reste modeste et la sensation qui est la sienne d'avoir peu s'est accentuée. Pour une majorité d'habitants d'ici, cette condition reste vécue avec sérénité, mais pour une petite minorité, il en va différemment : l'alcool aidant, les inhibitions sont levées et le passage à l'acte peut s'avérer d'une gravité effroyable. La sauvagerie de certains crimes de sang, notamment ceux commis sur des femmes, laisse pantois. Certains y voient l'empreinte d'un inconscient collectif marqué au fer rouge par la brutalité de l'histoire contemporaine de l'île.

Selon les dires d'hommes, leur violence n'est souvent pas une perte de contrôle, mais un message. L'origine du phénomène social n'excuse en rien l'utilisation de la violence, mais il me semble important d'évoquer son statut et sa condition devenus instables, de la fragilité de son égo émotionnel, des carences affectives, une dignité perdue... Les violences envers les femmes sont certainement d'abord le fruit de leur propre souffrance, d'une enfance parfois chamboulée, de leur impuissance à trouver le bien-être qui marque leur vie.
Les conséquences de la violence sont alors multiples: fatigue physique et nerveuse (peur, insulte, énergie à développer), isolement, honte et culpabilité/échec, mésestime de soi (comme épouse, mère, et dans son activité professionnelle), perte d'identité concernant les volontés et désirs exprimés de sa personnalité... . La victime ne peut plus penser, agir ou même choisir par elle-même. Les enfants restent également marqués pour de nombreuses années de ce qu'ils ont pu voir à la maison.
Aujourd'hui, on assiste fort heureusement de plus en plus à une libération de la parole des victimes des violences conjugales. Mais malgré la multiplication des structures d'écoute, de prévention et de prise en charge, demeurent encore des difficultés pour ces nombreuses femmes et ces quelques hommes de trouver une écoute, des solutions et de tourner la page.
Sujet en cours. 2013-
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